Tolkien et le retour du Moyen Âge : l’histoire d’un malentendu ? , Le Débat, 177, 2013/5

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   1 Vincent Ferré Tolkien et le retour du Moyen Âge : l’histoire d’un malentendu  ? Si l’on en croit les travaux d’historiens tels que Jacques Le Goff, de toutes les périodes historiques, c’est le Moyen Âge qui a la faveur du public depuis quelques années. Or ce « goût du Moyen Âge 1  », qui remonte aux dernières décennies du XX e  siècle  –   lorsqu’il a remplacé l’Antiquité comme période de référence  – , a en particulier investi littérature, cinéma, illustrations et jeux vidéo, sous la forme de la fantasy  , un genre caractérisé par une atmosphère « médiévalisante », la présence de merveilleux et le décor souvent imaginaire d’aventures rappelant les romans de chevalerie ou les épopées médiévales. Au croisement de ces manifestations culturelles, J. R. R. Tolkien est souvent présenté comme le père de la fantasy   moderne en littérature ; il demeure en outre l’un des rares à l’avoir théorisée (dans son essai Du conte de fées  ) . S’i l apparaît ainsi comme la source, directe ou indirecte, de ces résurgences de féerie et de merveilleux 1. Cette formule de Jacques Le Goff a donné son titre à l’ouvrage de Christian Amalvi, Le Goût du Moyen Âge   (1996).   2 historique, c’est toutefois au prix   d’un malentendu. Alors que cet écrivain et universitaire spécialiste du Moyen Âge est demeuré fidèle à de grandes œuvres sources ( Beowulf  , la matière arthurienne et les Eddas  ), la référence médi évale s’est  au contraire progressivement diluée, chez ses successeurs et imitateurs  –  aux antipodes du dessein de Tolkien et des modalités de sa création fictionnelle. Cette réappropriation par le public du « passé sans l’histoire  » (Bartholeyns 2 ) s’opère alors selon des modalités d’immersion dans la fiction, littéraire, cinématographique ou ludique, révélatrices de notre rapport à histoire. Tolkien et la   fantasy , ou le cercle des références   Le genre de la fantasy   nait au XIX e  siècle, en littérature, dans le sillage du romantisme et de son intérêt pour le Moyen Âge : outre George MacDonald (1824-1905), auteur de La Clef d’or   (1867) et de La Princesse et le goblin   (1872), familier de Lewis Carroll et de John Ruskin, la figure de proue de la fantasy du XIX e  siècle demeure William Morris (1834-1896). Sans doute plus connu en France pour ses liens avec les préraphaélites  –  longtemps proche de Dante Gabriel Rossetti, il a aussi travaillé avec Edward Burne-Jones  – , également associé au mouvement « Arts & Crafts », il est actuellement redécouvert comme auteur de romances  , comme Le Pays creux   (1856) et Le Puits au bout du monde (1896), récits inspirés des romans du Moyen Âge, et qui se distinguent du novel  ,   plus réaliste, par la présence du merveilleux. Sa production fictionnelle est d’ailleurs liée aux traductions que Morris a proposées de sagas islandaises, puisqu’il a joué  un rôle de passeur pour l’héritage médiéval nordique.   2. Gil Bartholeyns, « Le passé sans l’histoire. Vers une anthropologie culturelle du temps », in    Médiévalisme, modernité du Moyen Âge  , Itinéraires LTC  , 3, 2010, pp. 47-60.   3 Les traits communs aux récits de fantasy   du XIX e  siècle et de la première moitié du XX e  sont en effet le merveilleux et la référence plus ou moins directe et fidèle au Moyen Âge, à travers l’architecture et les décors naturels, les types de personnages (le roi, le bel inconnu, le magic ien, le chevalier…), le bestiaire (dragons, loups et chevaux), le degré de développement technique, entre autres aspects identifiés comme « médiévaux », c’est -à-dire constitutifs d’une image du Moyen Âge reconnaissable par les lecteurs. La fantasy   doit beaucoup, en cela, au relais proposé par le roman historique à la Walter Scott, en particulier à Invanhoé   (1819), Quentin Durward (1823), aux Récits des croisés   (1825), mais aussi à quelques-uns des Contes de mon hôte   (1816-1831) parmi lesquels Robert Comte de Paris et Le Château périlleux  , du même Scott. C’est à l’aune de ce double héritage –  on sait le succès du roman historique en Angleterre  –   que l’œuvre de John Ronald Reuel Tolkien (1892-1973) est alors reçue comme une grande nouveauté par le lectorat anglophone. Dans leurs grandes lignes, Le Hobbit   ( The Hobbit  ,   1937) et Le Seigneur des Anneaux   ( The Lord of the Rings  , 1954-1955) se donnent à lire comme des récits de voyage, comme la traversée d’un mond e inventé par l’auteur   : cette Terre du Milieu  –  notre Europe, dans un passé imaginaire, des milliers d’années avant notre ère  ‒   sert de décor à une première quête, lorsque Bilbo est invité par le magicien Gandalf à participer ( aux côtés d’un groupe de nains) à la reconquête du Royaume sous la Montagne et de son trésor, confisqués par un dragon. C’est au cours de cette aventure que Bilbo trouve, « par hasard », un anneau magique, qui passera au premier plan dans Le Seigneur des Anneaux   ; dans ce second roman, un groupe de personnages voyage jusque sur les terres du créateur de l’Anneau pour détruire ce dernier, avant que Sauron ne le retrouve et l’utilise pour asservir hommes, elfes, nains et hobbits.   4 Cette œuvre n’est certes pas isolée, dans l’Angleterre du premier XX e  siècle : d’une part, Tolkien est quasiment contemporain d’Eric R. Eddison, l’auteur de The Worm Ouroboros   (1922), de Lord Dunsany, à qui l’on doit des récits de fantasy comme Les Dieux de Peg  ā na   (1905), ou encore de Mervyn Peake, plus  jeune que lui de vingt ans, mais qui publie Titus d’Enfer   en 1946, avant Gormenghast  , en 1950. D’autre part, il appartient à Oxford à un groupe informel d’auteurs et d’universitaires, les Inklings 3 , passionnés par la littérature de l’imaginaire et l’héritage médiéval, à l’instar de C. S. Lewis et de Charles Williams, pour ne citer que les deux membres les plus connus. Malgré tout, o n imagine mal aujourd’hui l’événement qu’a représenté la parution du Seigneur des Anneaux   en format poche aux États-Unis, dix ans après sa publication en Angleterre (1954- 1955). Qu’il soit dû à l’ampleur du récit, à la fascination pour le monde inventé par Tolkien, aux aperçus de langues imaginaires, l’engouement des étudiants américains, spécialement, amène des maisons d’édition à publier des romans « à la Tolkien », sous d’autres titres et par d’autres écrivains. Et si l’imitation n’est plus aussi visible de nos jours, un certain discours éditorial continue à faire référence au Seigneur des Anneaux   pour promouvoir tel nouveau cycle de fantasy  4  : les milliers de pages que comptent les romans de Terry Brooks, de David Eddings, de Raymond Feist, de Robert Jordan  ‒    pour n’en citer que quelques -uns, du côté anglophone  ‒    ont d’abord été reçues comme des imitations du Seigneur des Anneaux  . La demande des lecteurs, toujours croissante au cours des années 1960 et 1970, a même pour particularité de s’être transposée sur d’autres supports, en particulier au cinéma 3   Voir le volume tiré du colloque « Tolkien et les Inklings » à Cerisy-la-Salle (juillet 2012, sous la direction de Roger Bozzetto et Vincent Ferré), à paraître aux éditions Bourgois en 2014.   4. Sur cette question de stratégie éditoriale et sur ce genre littéraire en général, on consultera l’ouvrage d’Anne Besson, La Fantasy  , Klincksieck, 2007.   5 et dans la musique. Le succès de Tolkien a ainsi entraîné un investissement du cinéma par l’imaginaire «  médiéval », dans des films comme Dark Crystal   de Jim Henson et Frank Oz (1982) ou dans la saga Star Wars   de George Lucas (1977-1983 pour les premiers volets), qui s’inspirent au moins en part ie de la fantasy   tolkienienne. De plus en plus connue, cette dernière est alors devenue une source d’inspiration ou de référence pour de nombreux morceaux pop ou rock, que ce soit par des citations explicites (comme The Hobbit  , titre d’un morceau de Michae l Bloomfield en 1967 et nom d’un groupe de rock) ou des allusions ponctuelles (dans plusieurs morceaux de Led Zeppelin en 1969 et 1971). On considère aussi Tolkien comme l’un des aiguillons de ce qui deviendra le rock progressif des années 1970 et comme une référence habituelle sous la plume de la critique rock de l’époque. En réalité, les styles musicaux influencés par lui se révèlent aussi divers que les courants politiques qui ont alors revendiqué Tolkien, principalement du côté de la contre-culture : « pop beatnik, psychédélique puis rock progressif, le New Age, le Hard Rock  jusqu’au Black Metal 5   »… sans oublier les Beatles, pressentis pour jouer dans une adaptation cinématographique. Cette dernière anecdote est révélatrice du phénomène dont les effets se font sentir  jusqu’à aujourd’hui, Tolkien étant cité d’un domaine artistique à un autre, dans un phénomène circulaire où la notoriété se nourrit d’elle -même : au cinéma, on pourrait aussi ajouter les illustrations, en évoquant les nombreux créateurs qui o nt mis cette œuvre en images, dont certaines  –  celles de John Howe et Alan Lee  ‒   constituent le point de départ des adaptations cinématographiques par Peter Jackson (2001-2003, puis 2012-2014). Or, si l’œuvre romanesque a inspiré la série des 5. Voir la synthèse proposée par Daniel Bonvoisin, « Musique moderne (Tolkien et la) », in   V. Ferré (sous la dir. de), Dictionnaire Tolkien  , CNRS  Éditions, 2012, pp. 434-436.
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