Les enjeux de l’entreprenariat immigré

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Cet article présente les acquis de la littérature sur les économies immigrées et interroge de manière critique l’usage qui y est fait de la notion d’ethnicité. Il analyse d’abord le contexte et les opportunités des entrepreneurs (micro- et

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  © 2005 by PCERII. All rights reserved./ Tous droits réservés.ISSN: 1488-3473  JIMI/RIMI Volume 6 Number/numéro 3/4 (Summer/été Fall/automne 2005): 377-403 Les enjeux de l'entreprenariat immigré  Antoine PécoudUnité de Recherches Migrations Société (URMIS)Universités de Paris VII et Nice Cet article présente les acquis de la littérature sur les économies immigrées et interroge de manière critique l’usage qui y est fait de la notion d’ethnicité.  Il analyse d’abord le contexte et les opportunités des entrepreneurs (micro- et macro-contexte, politique de soutien, transnationalisme, économies informelles), avant de décrire les ressources déployées par les entrepreneurs. Celles-ci incluent notamment les réseaux et le capital social de type ethnique, dont les rapports avec les facteurs de classe, de genre et de culture et l’impact sur la mobilité sociale sont analysés. L’article interroge finalement la notion même d’économies ethniques, montrant comment celle-ci peut aboutir à une sur-ethnicisation des  pratiques commerciales des populations immigrées. This article reviews the major findings of the scholarship on immigrant economies and critically analyses the use of the notion of ethnicity therein. It  first presents the context and the opportunities of entrepreneurs (micro- and macro-context, support policies, transnationalism, informal economies), before describing the resources mobilized by businesspeople. These include, in particu-lar, networks and ethnic/social capital, whose relationships with factors such as class, gender, culture, and social mobility are investigated. The article concludes by questioning the very notion of ethnic economies, arguing that it may lead to an over-ethnicisation of business practices within immigrant groups. Key words/Mots-clefs: Entrepreneurship/Entreprenariat; Ethnicity/Ethnicité; Immigration; Migration policies/Politiques en matière de migration; Integration/Intégration.   Journal of International Migration and In te gra tion 378 Introduction L’entreprenariat est un phénomène central dans le processus d’incorporation socioprofessionnelle des immigrés et de leurs descendants dans les pays occidentaux. Chinois et Maghrébins en France, Pakistanais et Indiens en Grande-Bretagne, Turcs en Allemagne ou Asiatiques en Amérique du Nord sont autant d’exemples de cet étonnant processus de mutation sociale qui voit des travailleurs immigrés, souvent pauvres et sans qualifications, devenir des entrepreneurs, voire des employeurs. Si Simmel écrivait, en 1908, que ‘toute l’histoire économique montre que l’étranger fait partout son apparition comme commerçant, et le commerçant comme étranger’ (Simmel, 1990, p. 54), l’émergence des économies immigrées n’avait été prévue ni par les sciences sociales, ni par les pouvoirs publics. Depuis les années quatre-vingt, la littérature sur les ‘commerces ethniques’ s’est développée et ceux-ci sont devenus un sous-domaine à part entière de l’étude des migrations. Cet article présente les principaux enjeux qui animent la recherche actuelle sur les économies immigrées. Celle-ci est mal connue dans le monde francophone 1 . De plus, l’approche dominante de l’entreprenariat immigré, qui a longtemps insisté sur les réseaux et le capital social, est de plus en plus contestée. Il importe donc d’analyser ce possible tournant en  jetant un regard rétrospectif sur les acquis de la recherche et en analysant les tendances qui détermineront peut-être les enjeux à venir. Cet article présentera, dans une première partie, le contexte des économies immigrées avant d’analyser, dans la deuxième partie, les ressources grâce auxquelles les entrepreneurs saisissent les opportunités qui se présentent à eux. La troisième partie sera consacrée à une discussion de la pertinence de la no-tion d’ethnicité dans les recherches sur les économies immigrées. Opportunités et Contexte Depuis, notamment, les travaux de Waldinger, Aldrich et Ward (1990), la littérature sur les économies immigrées a accordé une place importante aux opportunités et au contexte dans lequel travaillent les entrepreneurs immigrés. Dans cette perspective, le développement des économies im-migrées est la conséquence d’un environnement propice, qui se compose à la fois d’opportunités et de contraintes favorables à l’entreprenariat. PÉCOUD  Revue de l’intégration et de la migration internationale 379 Le Micro-Contexte  À un niveau micro, un ensemble de facteurs a joué un rôle dans la nais-sance des économies immigrées.- Le chômage, aggravé par les discriminations dont peuvent être victimes les immigrés, constitue une motivation pour beaucoup d’entrepreneurs. La transformation post-industrielle des économies occidentales a supprimé beaucoup d’emplois peu qualifiés occupés par les immigrés, rendant nécessaires d’autres perspectives professionnelles. - Les entrepreneurs immigrés ont investi des secteurs commerciaux abandonnés par les entrepreneurs occidentaux (Waldinger, 1994). Ce processus de transition s’inscrit dans la mobilité sociale des décennies d’après-guerre, qui a vu les travailleurs ‘autochtones’ quitter des secteurs exigeants comme les petites épiceries, la restauration bon marché et, en Grande-Bretagne, les kiosques à journaux. Par la suite, cette succession s’est opérée entre populations immigrées 2 . - Les entrepreneurs ont initialement répondu aux besoins commerciaux de leurs compatriotes en termes de vêtements, de loisirs, d’alimentation ou de services (traduction, télécommunications ou transports notam-ment). Ce ‘marché protégé’ a été renforcé par le regroupement familial et l’établissement durable de familles immigrées. Ces commerces com-munautaires n’ont cependant constitué qu’une étape : l’expansion des économies immigrées a rendu l’accès à une clientèle non-immigrée nécessaire.- En Europe, beaucoup de travailleurs immigrés souhaitaient créer leur entreprise à leur retour au pays, projet rendu difficile par les conditions économiques des pays d’srcine, et réalisé alors dans les pays d’accueil. Les années d’émigration leur avaient donné une familiarité avec les sociétés d’accueil, les connaissances linguistiques et administratives et les économies nécessaires à l’ouverture d’un commerce. Juridiquement, la durée de leur séjour leur donnait droit à un permis de résidence leur permettant de devenir entrepreneur.- Dans une perspective géographique, le développement des économies immigrées peut être expliqué par l’évolution des espaces urbains. Les entrepreneurs autochtones renoncent à leurs activités commerciales dans les quartiers investis par les immigrés et les leur cèdent (Aldrich, LES ENJEUX DE L'ENTREPRENARIAT IMMIGRÉ   Journal of International Migration and In te gra tion 380 Zimmer et McEvoy, 1989). La concentration spatiale des populations immigrées peut également favoriser le commerce en renforçant les liens entre entrepreneurs et en rapprochant clients et commerçants (Kaplan, 1998). Le succès et la nature des économies immigrées dépendent alors en partie des caractéristiques urbaines des zones où elles sont implantées (Razin et Langlois, 1996). Le Macro-Contexte Des travaux récents ont inclus dans le contexte et les opportunités des économies immigrées des facteurs macro-institutionnels liés au fonc-tionnement légal, politique et économique des sociétés d’accueil (Kloos-terman et Rath, 2003 ; Rath, 2000), renouvelant en profondeur l’analyse des économies immigrées. - Sur le plan légal, les lois encadrant la création et le fonctionnement des commerces présentent une grande diversité, notamment en ce qui con-cerne les qualifications requises pour devenir commerçant. En Allemagne, l’exercice de presque toutes les professions exige une formation spécifique (Maurice, 1993), ce qui constitue un obstacle pour les immigrés qui n’ont pas de formation ou qui ont été formés dans leur pays d’srcine. Ces exigences légales sont plus souples en Amérique du Nord. - La manière dont les lois sont appliquées relève d’un contexte politique. L’existence de pratiques informelles dépend par exemple de la tolérance des autorités à leur égard. Dans le secteur du textile en Californie, beau-coup de grandes firmes sont en relations de sous-traitance avec des petites entreprises immigrées dont les prestations sont très bon marché. Mais ces dernières se caractérisent par des conditions de travail informelles et désavantageuses pour les immigrés. Bien qu’informées, les autorités n’interviennent pas, protégeant ainsi les intérêts des grandes entreprises (Bonacich, 1993) 3 . Des choix politiques peuvent donc favoriser ou décour-ager l’expansion des entreprises immigrées.- Sur le plan économique, les modèles institutionnels nord-américains et européens ont un impact différent sur les trajectoires des entrepreneurs immigrés (Kloosterman, 2000). Aux États-Unis et au Canada, le taux de chômage est bas et la motivation première des entrepreneurs immigrés n’est pas de trouver n’importe quel travail, mais un bon travail : ils se recrutent donc parmi ceux qui, dotés de qualifications, ne parviennent pas à les exploiter. En Europe continentale, le chômage touche beaucoup PÉCOUD  Revue de l’intégration et de la migration internationale 381 d’immigrés et les catégories économiquement vulnérables de la société ne sont pas les ‘travailleurs/actifs pauvres’ ( working poor   ) mais les chômeurs. Les immigrés qui ont un emploi ont donc peu de raisons de se mettre à leur compte, et les entrepreneurs potentiels se recrutent parmi ceux qui n’ont pas de perspectives sur le marché du travail et sont contraints de créer eux-mêmes leur emploi. La prise en compte de ces facteurs macro-institutionnels permet une mise en perspective des économies ‘libérales’ (nord-américaine et britan-nique) et d’Europe continentale. D’un côté, la faible régulation étatique de la sphère économique et un contexte légal favorable facilitent l’accès à l’entreprenariat et le recours aux réseaux ethniques, permettant ainsi aux entrepreneurs d’améliorer leur niveau de vie. D’un autre côté, les activités économiques sont plus fortement régulées et le travail davantage protégé, ce qui limite l’impact de l’entreprenariat sur la mobilité sociale. Le premier modèle serait ainsi globalement plus favorable aux entrepreneurs immigrés que le second. Les liens entre mobilité sociale et entreprenariat sont complexes et ne correspondent pas toujours à ce schéma théorique (voir Ethnicité et  Mobilité Sociale  ci-dessous). Mais cette approche institutionnelle permet néanmoins d’envisager une analyse des économies immigrées propre à l’Europe continentale. Si les recherches européennes se sont longtemps inspirées des travaux nord-américains qui les avaient précédées, l’utilisation du même cadre théorique des deux cotés de l’Atlantique ne va pas de soi, la littérature anglo-saxonne considérant comme acquis un type de société qui diffère de l’Europe continentale. Le Soutien aux Entrepreneurs Immigrés Le contexte institutionnel et politique des économies immigrées comprend parfois des mesures de soutien à l’entreprenariat immigré. Si celui-ci s’est généralement développé dans un climat d’indifférence (voire d’hostilité) de la part des pouvoirs publics, il est de plus en plus l’objet de mesures poli-tiques visant à promouvoir la création d’entreprises au sein des populations immigrées. Dans les années quatre-vingt, le gouvernement britannique de Margaret Thatcher a élaboré des mesures de soutien aux entrepreneurs immigrés (Jones et McEvoy, 1992). Celles-ci ont également été tentées aux États-Unis (Gold et Light, 2000). En France, dans la seconde moitié des années quatre-vingt, l’intérêt du gouvernement et des milieux patronaux pour ce phénomène a favorisé l’essor de la recherche sur l’entreprenariat immigré (Ma Mung et Simon, 1990) 4 . Aujourd’hui, plusieurs pays européens LES ENJEUX DE L'ENTREPRENARIAT IMMIGRÉ
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